Digression sur les Anciens et les Modernes – B. le Bovier de Fontenelle

Toute la question de la prééminence entre les anciens et les modernes étant une fois bien entendue, se réduit à savoir si les arbres qui étaient autrefois dans nos campagnes étaient plus grands que ceux d’aujourd’hui. En cas qu’ils l’aient été, Homère, Platon, Démosthène, ne peuvent être égalés dans ces derniers siècles, mais si nos arbres sont aussi grands que ceux d’autrefois, nous pouvons égaler Homère, Platon et Démosthène.

Éclaircissons ce paradoxe. Si les anciens avaient plus d’esprit que nous, c’est donc que les cerveaux de ce temps-là étaient mieux disposés, formés de fibres plus fermes ou plus délicates, remplis de plus d’esprits animaux; mais en vertu de quoi les cerveaux de ce temps-là auraient-ils été mieux disposés? Les arbres auraient donc été aussi plus grands et plus beaux; car si la nature était alors plus jeune et plus vigoureuse, les arbres aussi bien que les cerveaux des hommes auraient dû se sentir de cette vigueur et de cette jeunesse.

Que les admirateurs des anciens y prennent un peu garde; quand ils nous disent que ces gens-là sont les sources du bon goût et de la raison, et les lumières destinées à éclairer tous les autres hommes, que l’on n’a d’esprit qu’autant qu’on les admire, que la nature s’est épuisée à produire ces grands originaux, en vérité ils nous les font d’une autre espèce que nous, et la physique n’est pas d’accord avec toutes ces belles phrases. La nature a entre les mains une certaine pâte qui est toujours la même, qu’elle tourne et retourne sans cesse en mille façons et dont elle forme les hommes, les animaux, les plantes; et certainement elle n a point formé Platon, Démosthène ni Homère d’une argile plus fine ni mieux préparée que nos philosophes, nos orateurs et nos poètes d’aujourd’hui. Je ne regarde ici dans nos esprits qui ne sont pas d’une nature matérielle, que la liaison qu’ils ont avec le cerveau qui est matériel, et qui par ses différentes dispositions produit toutes les différences qui sont entre eux.

Mais si les arbres de tous les siècles sont également grands, les arbres de tous les pays ne le sont pas. Voilà des différences aussi pour les esprits. Les différentes idées sont comme des plantes ou des fleurs qui ne viennent pas également bien en toutes sortes de climats. Peut-être notre terroir de France n’est-il pas propre pour les raisonnements que font les Égyptiens, non plus que pour leurs palmiers; et sans aller si loin, peut-être les orangers qui ne viennent pas aussi facilement ici qu’en Italie, marquent-ils qu’on a en Italie un certain tour d’esprit que l’on n’a pas tout à fait semblable en France. Il est toujours sûr que par l’enchaînement et la dépendance réciproque qui est entre toutes les parties du monde matériel, les différences de climats qui se font sentir dans les plantes, doivent s’étendre jusqu’aux cerveaux, et y faire quelque effet.

Cet effet cependant y est moins grand et moins sensible, parce que l’art et la culture peuvent beaucoup plus sur les cerveaux que sur la terre, qui est d’une matière plus dure et plus intraitable. Ainsi les pensées d’un pays se transportent plus aisément dans un autre que ses plantes, et nous n’aurions pas tant de peine à prendre dans nos ouvrages le génie italien, qu’à élever des orangers.

Il me semble qu’on assure ordinairement qu’il y a plus de diversité entre les esprits qu’entre les visages. Je n’en suis pas bien sûr. Les visages, à force de se regarder les uns les autres, ne prennent point de ressemblances nouvelles, mais les esprits en prennent par le commerce qu’ils ont ensemble. Ainsi les esprits qui naturellement différaient autant que les visages, viennent à ne différer plus tant.

La facilité qu’ont les esprits à se former jusqu’à un certain point les uns sur les autres, fait que les peuples ne conservent pas entièrement l’esprit original qu’ils tireraient de leur climat. La lecture des livres grecs produit en nous le même effet à proportion que si nous n’épousions que des Grecques. Il est certain que par des alliances si fréquentes le sang de Grèce et celui de France s’altéreraient, et que l’air de visage particulier aux deux nations changerait un peu.

La petite différence de climat qui est entre deux nations voisines peut donc fort aisément être effaces à l’égard des esprits, par le commerce de livres qu’elles auront ensemble; il n’en irait pas de même entre deux peuples fort éloignés. Il y a de l’apparence que les nègres et les Lapons liraient les livres grecs, sans prendre beaucoup de l’esprit grec. Pour moi, j’ai de l’inclination à croire que la zone torride et les deux glaciales ne sont pas propres pour les sciences. Jusqu’à présent elles n’ont point passé l’Égypte et la Mauritanie d’un coté, et de l’autre la Suède; peut-être n’a-ce pas été par hasard qu’elles se sont tenues entre le mont Atlas et la mer Baltique; je ne sais si ce ne sont point là des bornes que la nature leur a postes, et si l’on ne doit pas désespérer de voir jamais de grands auteurs lapons ou nègres.

Quoi qu’il en soit, voilà, ce me semble, la grande question des anciens et des modernes vidée. Les siècles ne mettent aucune différence naturelle entre les hommes, le climat de la Grèce ou de l’Italie, et celui de la France, sont trop voisins pour mettre quelque différence sensible entre les Grecs ou les Latins et nous; et quand ils y en mettraient quelqu’une, elle serait fort aisée à effacer. Nous voilà donc tous parfaitement égaux, anciens et modernes, Grecs, Latins et Français.

Je ne réponds pas tout à fait que ce raisonnement paraisse à tout le monde aussi convaincant qu’il me le parait. Si j’eusse employé de grands tours d’éloquence, opposé des traits d’histoire honorables pour les modernes à d’autres traits d’histoire honorables pour les anciens, et des passages favorables aux uns à des passages favorables aux autres, si j’eusse traité de savants entêtés ceux qui nous traitent d’ignorants et d’esprits superficiels, et que selon les lois établies entre les gens de lettres, j’eusse rendu exactement injure pour injure aux partisans de l’antiquité, peut-être aurait-on mieux goûté mes preuves; mais il m’a paru que prendre l’affaire de cette manière-là, c’était pour ne finir jamais, et qu’après beaucoup de belles déclamations de part et d’autre, on serait tout étonné qu’on n’aurait rien avancé. J’ai cru que le plus court était de consulter un peu sur tout ceci la physique, qui a le secret d’abréger bien des contestations que la rhétorique rend infinies.

Ici, par exemple, après que l’on a reconnu l’égalité naturelle qui est entre les anciens et nous, il ne reste plus aucune difficulté. On voit clairement que toutes les différences, quelles qu’elles soient, doivent être causées par des circonstances étrangères, telles que sont le temps, les gouvernements, l’état des affaires générales.

Les anciens ont tout inventé, c’est sur ce point que leurs partisans triomphent; donc ils avaient beaucoup plus d’esprit que nous: point du tout. Mais ils étaient avant nous. J’aimerais autant qu’on les vantât sur ce qu’ils ont bu les premiers l’eau de nos rivières, et que l’on nous insultât sur ce que nous ne buvons plus que leurs restes. Si l’on nous avait mis en leur place, nous aurions inventé; s’ils étaient en la nôtre, ils ajouteraient à ce qu’ils trouveraient inventé; il n’y a pas là grand mystère.

Je ne parle pas ici des inventions que le hasard fait marâtre, et dont il peut faire honneur, s’il veut, au plus malhabile homme du monde; je ne parle que de celles qui ont demandé quelque méditation et quelque effort d’esprit. Il est certain que les plus grossières de cette espèce n’ont été réservées qu’à des génies extraordinaires, et que tout ce qu’aurait pu faire Archimède dans l’enfance du monde, aurait été d’inventer la charrue. Archimède placé dans un autre siècle, brûle les vaisseaux des Romains avec des miroirs, si cependant ce n’est point là une fable.

Qui voudrait débiter des choses spécieuses et brillantes, on soutiendrait à la gloire des modernes que l’esprit n’a pas besoin d’un grand effort pour les premières découvertes, et que la nature semble nous y porter elle-même, mais qu’il faut plus d’effort pour y ajouter quelque chose, et un plus grand effort, plus on y a déjà ajouté, parce qu’on trouve la matière plus épuisée, et que ce qui reste à y découvrir est moins exposé aux yeux. Peut-être que les admirateurs des anciens ne négligeraient pas un raisonnement aussi bon que celui-là, s’il favorisait leur parti; mais j’avoue de bonne foi qu’il n’est pas assez solide.

Il est vrai que pour ajouter aux premières découvertes, il faut souvent plus d’effort d’esprit, qu’il n’en a fallu pour les faire; mais aussi on se trouve beaucoup plus de facilité pour cet effort. On a déjà l’esprit éclairé par ces mêmes découvertes que l’on a devant les yeux, nous avons des vues empruntées d’autrui qui s’ajoutent à celles que nous avons de notre fonds, et si nous surpassons le premier inventeur, c’est lui qui nous a aidé lui-même à le surpasser; ainsi il a toujours sa part à la gloire de notre ouvrage, et s’il retirait ce qui lui appartient, il ne nous resterait rien de plus qu’à lui.

Je pousse si loin l’équité dont je suis sur cet article, que je tiens même compte aux anciens d’une infinité de vues fausses qu’ils ont eues, de mauvais raisonnements qu’ils ont faits, de sottises qu’ils ont dites. Telle est notre condition qu’il ne nous est point permis d’arriver tout d’un coup à rien de raisonnable sur quelque matière que ce soit, il faut avant cela que nous nous égarions longtemps et que nous passions par diverses sortes d’erreurs, et par divers degrés d’impertinences. Il eût toujours dû être bien facile, à ce qu’il semble, de s’aviser que tout le jeu de la nature consiste dans les figures et dans les mouvements des corps; cependant avant que d’en venir là il a fallu essayer des idées de Platon, de nombres de Pythagore, des qualités d’Aristote, et tout cela ayant été reconnu pour faux, on a été réduit à prendre le vrai système. Je dis qu’on y a été réduit, car en vérité il n’en restait plus d’autre, et il semble qu’on s’est défendu de le prendre aussi longtemps qu’on a pu. Nous avons l’obligation aux anciens de nous avoir épuisé la plus grande partie des idées fausses qu’on se pouvait faire; il fallait absolument payer à l’erreur et à l’ignorance le tribut qu’ils ont paye, et nous ne devons pas manquer de reconnaissance envers ceux qui nous en ont acquittés. Il en va de même sur diverses matières, où il y a je ne sais combien de sottises que nous dirions, si elles n’avaient pas été dites, et si on ne nous les avait pas, pour ainsi dire, enlevées; cependant il y a encore quelquefois des modernes qui s en ressaisissent, peut-être parce qu’elles n’ont pas encore été dites autant qu’il faut. Ainsi étant éclairés par les vues des anciens, et par leurs fautes mêmes, il n’est pas surprenant que nous les surpassions. Pour ne faire que les égaler, il faudrait que nous fussions d une nature fort inférieure à la leur, il faudrait presque que nous ne fussions pas hommes aussi bien qu’eux.

Cependant afin que les modernes puissent toujours enchérir sur les anciens, il faut que les choses soient d’une espèce à le permettre. L’éloquence et la poésie ne demandent qu’un certain nombre de vues assez borné, et elles dépendent principalement de la vivacité de l’imagination; or les hommes peuvent avoir amassé en peu de siècles un petit nombre de vues, et la vivacité de l’imagination n’a pas besoin d’une longue suite d’expériences, ni d’une grande quantité de règles pour avoir toute la perfection dont elle est capable. Lais la physique, la médecine, les mathématiques, sont composées d’un nombre infini de vues, et dépendent de la justesse du raisonnement, qui se perfectionne avec une extrême lenteur, et se perfectionne toujours; il faut même souvent qu’elles soient aidées par des expériences que le hasard seul fait naître, et qu’il n’amène pas à point nommé. Il est évident que tout cela n’a point de fin, et que les derniers physiciens ou mathématiciens devront naturellement être les plus habiles.

Et en effet, ce qu’il y a de principal dans la philosophie, et ce qui de là se répand sur tout, je veux dire la manière de raisonner, s’est extrêmement perfectionné dans ce siècle; je doute fort que la plupart des gens entrent dans la remarque que je vais faire; je la ferai cependant pour ceux qui se connaissent en raisonnements, et je puis me vanter que c’est avoir du courage que de s’exposer pour l’intérêt de la vérité à la critique de tous les autres, dont le nombre n’est assurément pas méprisable. Sur quelque matière que ce soit, les anciens sont assez sujets à ne pas raisonner dans la dernière perfection. Souvent de faibles convenances, de petites similitudes, des jeux d’esprit peu solides, des discours vagues et confus passent chez eux pour des preuves, aussi rien ne leur coûte à prouver; mais ce qu’un ancien démontrait en se jouant, donnerait à l’heure qu’il est bien de la peine à un pauvre moderne, car de quelle rigueur n’est-on point sur les raisonnements? On veut qu’ils soient intelligibles, on veut qu’ils soient justes, on veut qu’ils concluent. On aura la malignité de démêler la moindre équivoque, ou d’idées, ou de mots; on aura la dureté de condamner la chose du monde la plus ingénieuse, si elle ne va pas au fait. Avant M. Descartes on raisonnait plus commodément; les siècles passés sont bienheureux de n’avoir pas eu cet homme-là. C’est lui, à ce qu’il me semble, qui a amené cette nouvelle méthode de raisonner, beaucoup plus estimable que sa philosophie même, dont une bonne partie se trouve fausse, ou fort incertaine, selon les propres règles qu’il nous a apprises. Enfin il règne non seulement dans nos bons ouvrages de physique et de métaphysique, mais dans ceux de religion, de morale, de critique, une précision et une justesse qui jusqu’à présent n’avaient été guère connues.

Je suis même fort persuadé qu’elles iront encore plus loin. Il ne laisse pas de se glisser encore dans nos meilleurs livres quelques raisonnements à l’antique, mais nous serons quelque jour anciens, et ne sera-t-il pas bien juste que notre postérité à son tour nous redresse et nous surpasse, principalement sur la manière de raisonner, qui est une science à part, et la plus difficile, et la moins cultiver de toutes?

Pour ce qui est de l’éloquence et de la poésie, qui font le sujet de la principale contestation entre les anciens et les modernes, quoiqu’elles ne soient pas en elles-mêmes fort importantes, je crois que les anciens en ont pu atteindre la perfection, parce que, comme j’ai dit, on la peut atteindre en peu de siècles, et je ne sais pas précisément combien il en faut pour cela. Je dis que les Grecs et les Latins peuvent avoir été excellents poètes et excellents orateurs, mais l’ont-ils été? Pour bien éclaircir ce point, il faudrait entrer dans une discussion infinie, et qui, quelque juste et quelque exacte qu’elle put être, ne contenterait jamais les partisans de l’antiquité. Le moyen de raisonner avec eux? Ils sont résolus à pardonner tout à leurs anciens. Que dis-je, à leur pardonner tout? à les admirer sur tout. C’est là particulièrement le génie des commentateurs, peuple le plus superstitieux de tous ceux qui sont dans le culte de l’antiquité. Quelles beautés ne se tiendraient heureuses d’inspirer à leurs amants une passion aussi vive et aussi tendre, que celle qu’un Grec ou un Latin inspire à son respectueux interprète?

Cependant je dirai quelque chose de plus précis sur l’éloquence et sur la poésie des anciens; non que je ne sache assez le péril qu’il y a à se déclarer; mais il me semble que mon peu d’autorité et le peu d’attention qu’on aura pour mes opinions, me mettent en liberté de dire tout ce que je veux. Je trouve que l’éloquence a été plus loin chez les anciens que la poésie, et que Démosthène et Cicéron sont plus parfaits en leur genre qu’Homère et Virgile dans le leur; j’en vois une raison assez naturelle. L’éloquence menait à tout dans les républiques des Grecs, et dans celle des Romains, et il était aussi avantageux d’être né avec le talent de bien parler, qu’il le serait aujourd’hui d’être né avec un million de rente. La poésie au contraire n’était bonne a rien, et ç’a été toujours la même chose dans toutes sortes de gouvernements; ce vice-là lui est bien essentiel. Il me parait encore que sur la poésie et l’éloquence les Grecs le cèdent aux Latins. J’en excepte une espèce de poésie, sur laquelle les Latins n’ont rien à opposer aux Grecs, on voit bien que c’est la tragédie dont je parle. Selon mon goût particulier, Cicéron l’emporte sur Démosthène, Virgile sur Théocrite et sur Homère, Horace sur Pindare, Tite-Live sur tous les historiens grecs.

Dans le système que nous avons établi d’abord, cet ordre est fort naturel. Les Latins étaient des modernes à l’égard des Grecs; mais comme l’éloquence et la poésie sont assez bornées, il faut qu’il y ait un temps où elles soient portées à leur dernière perfection, et je tiens que pour l’éloquence et l’histoire, ce temps a été le siècle d’Auguste. Je n’imagine rien au-dessus de Cicéron et de Tite-Live; ce n’est pas qu’ils n’aient leurs défauts, mais je ne crois pas qu’on puisse avoir moins de défauts avec autant de grandes qualités, et l’on sait assez que c’est la seule manière dont on puisse dire que les hommes soient parfaits sur quelque chose.

La plus belle versification du monde est celle de Virgile; peut-être cependant n’eût-il pas été mauvais qu’il eût eu le loisir de la retoucher. Il y a de grands morceaux dans l’Énéide d’une beauté achevée, et que je ne crois pas qu’on surpasse jamais. Pour ce qui est de l’ordonnance du poème en général, de la manière d’amener les événements et d’y ménager des surprises agréables, de la noblesse des caractères, de la variété des incidents, je ne serai jamais fort étonné qu’on aille au delà de Virgile, et nos romans qui sont des poèmes en prose, nous en ont déjà bien fait voir la possibilité.

Mon dessein n’est pas d’entrer dans un plus grand détail de critique; je veux seulement faire voir que puisque les anciens ont pu parvenir sur de certaines choses à la dernière perfection, et n’y pas parvenir, on doit, en examinant s’ils y sont parvenus, ne conserver aucun respect pour leurs grands noms, n’avoir aucune indulgence pour leurs fautes, les traiter enfin comme des modernes. Il faut être capable de dire ou d’entendre dire sans adoucissement, qu’il y a une impertinence dans Homère ou dans Pindare, il faut avoir la hardiesse de croire que des yeux mortels peuvent apercevoir des défauts dans ces grands génies, il faut pouvoir digérer que l’on compare Démosthène et Cicéron à un homme qui aura un nom français, et peut-être bas; grand et prodigieux effort de raison!

Sur cela, je ne puis m’empêcher de rire de la bizarrerie des hommes. Préjugé pour préjugé, il serait plus raisonnable d’en prendre à l’avantage des modernes, qu’à l’avantage des anciens.

Les modernes sont les modernes et naturellement ils ont dû enchérir sur les anciens, cette prévention favorable pour eux aurait un fondement. Quels sont au contraire les fondements de celle où l’on est pour les anciens? Leurs noms qui sonnent mieux dans nos oreilles, parce qu’ils sont grecs ou latins; la réputation qu’ils ont eue d’être les premiers hommes de leur siècle, ce qui n’était vrai que pour leur siècle; le nombre de leurs admirateurs qui est fort grand, parce qu’il a eu le loisir de grossir pendant une longue suite d’années. Il vaudrait encore mieux que nous fussions prévenus pour les modernes; mais les hommes non contents d’abandonner la raison pour les préjuges, vont quelquefois choisir ceux qui sont les plus déraisonnables.

Quand nous aurons trouvé que les anciens ont atteint sur quelque chose le point de la perfection, contentons-nous de dire qu’ils ne peuvent être surpassés, mais ne disons pas qu’ils ne peuvent être égalés, manière de parler très familière à leurs admirateurs. Pourquoi ne les égalerions-nous pas? En qualité d’hommes nous avons toujours droit d’y prétendre. N’est-il pas plaisant qu’il soit besoin de nous relever le courage sur ce point-là, et que nous qui avons souvent une vanité si mal entendue, nous ayons aussi quelquefois une humilité qui ne l’est pas moins? Il est donc bien déterminé qu’aucune sorte de ridicule ne nous manquera.

Sans doute la nature se souvient bien encore comment elle forma la tête de Cicéron et de Tite-Live. Elle produit dans tous les siècles des hommes propres à être de grands hommes, mais les siècles ne leur permettent pas toujours d’exercer leurs talents. Des inondations de barbares, des gouvernements ou absolument contraires, ou peu favorables aux sciences et aux arts, des préjugés et des fantaisies qui peuvent prendre une infinité de formes différentes, tel qu’est à la Chine le respect des cadavres, qui enseigne qu’on ne fasse aucune anatomie, des guerres universelles, établissent souvent, et pour longtemps, l’ignorance et le mauvais goût. Joignez à cela toutes les diverses dispositions des fortunes particulières, et vous verrez combien la nature sème en vain de Cicéron et de Virgile dans le monde, et combien il doit être rare qu’il y en ait quelques-uns, pour ainsi dire, qui viennent à bien. On dit que le ciel en faisant naître de grands rois, fait naître aussi de grands poètes pour les chanter, d’excellents historiens pour écrire leurs vies; ce qu’il y a de vrai, c’est qu’en tout temps les historiens et les poètes sont tout prêts, et que les princes n’ont qu’à vouloir les mettre en œuvre.

Les siècles barbares qui ont suivi celui d’Auguste, et précédé celui-ci, fournissent aux partisans de l’antiquité celui de tous leurs raisonnements qui a le plus d’apparence d’être bon. D’où vient, disent-ils, que dans ces siècles-là l’ignorance était si épaisse et si profonde? C’est que l’on n’y connaissait plus les Grecs et les Latins, on ne les lisait plus; mais du moment que l’on se remit devant les yeux ces excellents modèles, on vit renaître la raison et le bon goût. Cela est vrai, et ne prouve pourtant rien. Si un homme qui aurait de bons commencements des sciences, des belles lettres, venait à avoir une maladie qui les lui fit oublier, serait-ce à dire qu’il en fût devenu incapable? Non, il pourrait les reprendre quand il voudrait, en recommençant dès les premiers éléments. Si quelque remède lui rendait la mémoire tout à coup, ce serait bien de la peine épargnée, il se retrouverait sachant tout ce qu’il avait su, et pour continuer, il n’aurait qu’à reprendre où il aurait fini. La lecture des anciens a dissipé l’ignorance et la barbarie des siècles précédents. Je le crois bien. Elle nous rendit tout d’un coup des idées du vrai et du beau, que nous aurions été longtemps à rattraper, mais que nous eussions rattrapées à la fin sans le secours des Grecs et des Latins, si nous les avions bien cherchées. Et où les eussions-nous prises? Où les avaient prises les anciens. Les anciens mêmes avant que de les prendre, tâtonnèrent bien longtemps.

La comparaison que nous venons de faire des hommes de tous les siècles à un seul homme, peut s’étendre sur toute notre question des anciens et des modernes. Un bon esprit cultivé est, pour ainsi dire, composé de tous les esprits des siècles précédents, ce n’est qu’un même esprit qui s’est cultivé pendant tout ce temps-là. Ainsi cet homme qui a vécu depuis le commencement du monde jusqu’à présent, a eu son enfance où il ne s’est occupé que des besoins les plus pressants de la vie, sa jeunesse où il a assez bien réussi aux choses d’imagination, telles que la poésie et l’éloquence, et où même il a commencé à raisonner, mais avec moins de solidité que de feu. Il est maintenant dans l’âge de virilité, où il raisonne avec plus de force et a plus de lumières que jamais, mais il serait bien plus avancé si la passion de la guerre ne l’avait occupé longtemps, et ne lui avait donné du mépris pour les sciences, auxquelles il est enfin revenu.

Il est fâcheux de ne pouvoir pas pousser jusqu’au bout une comparaison qui est en si beau train, mais je suis obligé d’avouer que cet homme-là n’aura point de vieillesse; il sera toujours également capable des choses auxquelles sa jeunesse était propre, et il le sera toujours de plus en plus de celles qui conviennent à l’âge de virilité; c’est-à-dire, pour quitter l’allégorie, que les hommes ne dégénéreront jamais, et que les vues saines de tous les bons esprits qui se succéderont, s’ajouteront toujours les unes aux autres.

Cet amas qui croît incessamment, de vues qu’il faut suivre, de règles qu’il faut pratiquer, augmente toujours aussi la difficulté de toutes les espèces de sciences ou d’arts; mais d’un autre côté de nouvelles facilités naissent pour récompenser ces difficultés; je m’expliquerai mieux par des exemples. Du temps d’Homère, c’était une grande merveille qu’un homme pût assujettir son discours à des mesures, à des syllabes longues et brèves, et faire en même temps quelque chose de raisonnable. On donnait donc aux poètes des licences infinies, et on se tenait encore trop heureux d’avoir des vers. Homère pouvait parler dans un seul vers cinq langues différentes, prendre le dialecte dorique où l’ionique ne l’accommodait pas, au défaut de tous les deux prendre l’attique, l’éolique, ou le commun, c’est-à-dire, parler en même temps picard, gascon, normand, breton et français commun. Il pouvait allonger un mot, s’il était trop court, l’accourcir s’il était trop long, personne n’y trouvait à redire. Cette étrange confusion de langues, cet assemblage bizarre de mots tout défigurés, était la langue des dieux, du moins il est bien sûr que ce n’était pas celle des hommes. On vint peu à peu à reconnaître le ridicule de ces licences qu’on accordait aux poètes. Elles leur furent donc retranchées les unes après les autres, et à l’heure qu’il est, les poètes dépouillés de leurs anciens privilèges sont réduits à parler d’une manière naturelle. Il semblerait que le métier serait fort empire, et la difficulté de faire des vers bien plus grande. Non, car nous avons l’esprit enrichi d’une infinité d’idées poétiques qui nous sont fournies par les anciens que nous avons devant les yeux; nous sommes guidés par un grand nombre de règles et de réflexions qui ont été faites sur cet art; et comme tous ces secours manquaient à Homère, il en a été récompensé avec justice par toutes les licences qu’on lui laissait prendre. Je crois pourtant, à dire le vrai, que sa condition était un peu meilleure que la nôtre; ces sortes de compensations ne sont pas si exactes.

Les mathématiques, la physique, sont des sciences dont le joug s’appesantit toujours sur les savants: à la fin il y faudrait renoncer, mais les méthodes se multiplient en même temps; le même esprit qui perfectionne les choses en y ajoutant de nouvelles vues, perfectionne aussi la manière de les apprendre en l’abrégeant, et fournit de nouveaux moyens d’embrasser la nouvelle étendue qu’il donne aux sciences. Un savant de ce siècle-ci contient dix fois un savant du siècle d’Auguste, mais il a eu dix fois plus de commodités pour devenir savant.

Je peindrais volontiers la nature avec une balance à la main, comme la justice, pour marquer qu’elle s’en sert à peser, et à égaler à peu près tout ce qu’elle distribue aux hommes, le bonheur, les talents, les avantages et les désavantages des différentes conditions, les facilités et les difficultés qui regardent les choses de l’esprit.

En vertu de ces compensations, nous pouvons espérer qu’on nous admirera avec excès dans les siècles à venir, pour nous payer du peu de cas que l’on fait aujourd’hui de nous dans le nôtre. On s’étudiera à trouver dans nos ouvrages des beautés que nous n’avons point prétendu y mettre; telle faute insoutenable et dont l’auteur conviendrait lui-même aujourd’hui, trouvera des défenseurs d’un courage invincible, et Dieu sait avec quel mépris on traitera en comparaison de nous, les beaux esprits de ces temps-là, qui pourront bien être des Américains. C’est ainsi que le même préjugé nous abaisse dans un temps, pour nous élever dans un autre, c’est ainsi qu’on en est la victime, et puis la divinité; jeu assez plaisant à considérer avec des yeux indifférents.

Je puis même pousser la prédiction encore plus loin. Un temps a été que les Latins étaient modernes, et alors ils se plaignaient de l’entêtement que l’on avait pour les Grecs qui étaient les anciens. La différence de temps qui est entre les uns et les autres disparaît à notre égard, à cause du grand éloignement où nous sommes; ils sont tous anciens pour nous, et nous ne faisons pas de difficulté de préférer ordinairement les Latins aux Grecs parce qu’entre anciens et anciens, il n’y a pas de mal que les uns I emportent sur les autres; mais entre anciens et modernes ce serait un grand désordre que les modernes l’emportassent. Il ne faut qu’avoir patience, et par une longue suite de siècles nous deviendrons les contemporains des Grecs et des Latins; alors il est aisé de prévoir qu’on ne fera aucun scrupule de nous préférer hautement à eux sur beaucoup de choses. Les meilleurs ouvrages de Sophocle, d’Euripide, d’Aristophane, ne tiendront guère devant Cinna, Ariane, Andromaque, le Misanthrope, et un grand nombre d’autres tragédies et comédies du bon temps, car il en faut convenir de bonne foi, il y a environ dix ans que ce bon temps est passé. Je ne crois pas que Théagène et Chariclée, Clitophon et Leucippe, soient jamais comparés à Cyrus, à l’Astrée, à Zayde, à la Princesse de Clèves. Il y a même des espèces nouvelles comme les lettres galantes, les contes, les opéras, dont chacune nous a fourni un auteur excellent, auquel l’antiquité n’a rien à opposer, et qu’apparemment la postérité ne surpassera pas. N’y eût-il que les chansons, espèce qui pourra bien périr, et à laquelle on ne fait pas grande attention, nous en avons une prodigieuse quantité, toutes pleines de feu et d’esprit, et je maintiens que si Anacréon les avait sues, il les aurait plus chantées que les siennes propres. Nous voyons par l’Art poétique et par d’autres ouvrages de la même main que la versification peut avoir aujourd’hui autant de noblesse, mais en même temps plus de justesse et d’exactitude qu’elle n’en eut jamais. Je me suis proposé d’éviter les détails, et je n’étalerai pas davantage nos richesses, mais je suis persuadé que nous sommes comme les grands seigneurs, qui ne prennent pas toujours la peine de tenir des registres exacts de leurs biens et qui en ignorent une bonne partie.

Si les grands hommes de ce siècle avaient des sentiments charitables pour la postérité, ils l’avertiraient de ne les admirer point trop, et d’aspirer toujours du -moins à les égaler. Rien n’arrête tant le progrès des choses, rien ne borne tant les esprits, que l’admiration excessive des anciens. Parce qu’on s’était dévoué à l’autorité d’Aristote, et qu’on ne cherchait la vérité que dans ses écrits énigmatiques, et jamais dans la nature, non seulement la philosophie n’avançait en aucune façon, mais elle était tombée dans un abîme de galimatias et d’idées inintelligibles, d’où l’on a eu toutes les peines du monde à la retirer. Aristote n’a jamais fait un vrai philosophe, mais il en a beaucoup étouffé qui le fussent devenus, s’il eût été permis. Et le mal est qu’une fantaisie de cette espèce une fois établie parmi les hommes, en voilà pour longtemps, on sera des siècles entiers à en revenir, même après qu’on en aura reconnu le ridicule. Si on s’allait entêter un jour de Descartes, et le mettre en la place d’Aristote, ce serait à peu près le même inconvénient.

Cependant il faut tout dire: il n’est pas bien sûr que la postérité nous compte pour un mérite les deux ou trois mille ans qu’il y aura un jour entre elle et nous, comme nous les comptons aujourd’hui aux Grecs et aux Latins. Il y a toutes les apparences du monde que la raison se perfectionnera, et que l’on se désabusera généralement du préjugé grossier de l’antiquité. Peut-être ne durera-t-il pas encore longtemps, peut-être à l’heure qu’il est admirons-nous les anciens en pure perte, et sans devoir jamais être admirés en cette qualité-là. Cela serait un peu fâcheux.

Si après tout ce que je viens de dire, on ne me pardonne pas d’avoir osé attaquer des anciens, dans le Discours sur l’églogue, il faut que ce soit un crime qui ne puisse être pardonné. Je n’en dirai donc pas davantage. J’ajouterai seulement que si j’ai choqué les siècles passés par la critique des églogues des anciens, je crains fort de ne plaire guère au siècle présent par les miennes. Outre beaucoup de défauts qu’elles ont, elles représentent toujours un amour tendre, délicat, appliqué, fidèle, jusqu’à en être superstitieux, et selon tout ce que j’entends dire, le siècle est bien mal choisi pour y peindre un amour si parfait.
.

Annunci