La ilusión biográfica

El estilo biográfico parece alejarse del concepto de la “historia-problema” típico de la École des Annales. Come recuerda Lucien Febvre no hay hecho histórico sino concebido en una historia problema.

La biografía, si debe existir, tendría que ser un relato capaz de mostrar las contradicciones y de establecer preguntas, evitando lo que el sociólogo Pierre Bourdieu ha llamado la “ilusión biográfica”, que pretende considerar la vida de un hombre como un destino pretrazado, sin contar con los azares de la vida. Pues si bien es verdad que el hombre construye su vida, también es cierto que ésta lo construye a él. A menudo el estilo biográfico tiende a construir la noción de trayectoria de un personaje en un espacio que ha sido sometido a una serie de modificaciones incesantes. Según Bourdieu, tratar de comprender una vida como una serie única sin otra unión que la asociación a un sujeto, del cual la constancia no es otra que la del propio nombre, es como comprender la razón de ser de un trayecto del metro dejando de lado toda la red correspondiente. Además, esta ilusión biográfica supondría admitir que la vida de la cual se hace historia ha sido un camino coherente en el cual cada hecho tiene un significado y está cargado de sentido. La experiencia humana, por otra parte, y la historia de la literatura lo recuerda parecería indicarnos lo contrario [Macbeth, V, V: Life’s but a walking shadow; a poor player, that struts and frets his hour upon the stage, and then is heard no more: it is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing.] .

En historia todo es relación. Por otra parte el trayecto biográfico da la impresión de ser pretrazado en esta determinación puede compartir algo con la hagiografía. L’ILLUSION BIOGRAPHIQUE – Pierre Bourdieu In Pierre Bourdieu: Raisons pratiques, Sur la théorie de l’action. Paris, Éd. du Seuil, 1994. Chapitre 3 : Pour une science des œuvres. Annexe 1. L’illusion biographique, in : Actes RSS, N° 62/63 (Thème “L’illusion biographique”), pp.69-72. L’histoire de vie est une de ces notions du sens commun qui sont entrées en contrebande dans l’univers savant; d’abord, sans tambour ni trompette, chez les ethnologues, puis, plus récemment, et non sans fracas, chez les sociologues. Parler d’histoire de vie, c’est présupposer au moins, et ce n’est pas rien, que la vie est une histoire et qu’une vie est inséparablement l’ensemble des événements d’une existence individuelle conçue comme une histoire et le récit de cette histoire. C’est bien ce que dit le sens commun, c’est‑à‑dire le langage ordinaire, qui décrit la vie comme un chemin, une route, une carrière, avec ses carre­fours (Hercule entre le vice et la vertu), ou comme un chemine­ment, c’est‑à‑dire un trajet, une course, un cursus, un passage, un voyage, un parcours orienté, un déplacement linéaire, unidirec­tionnel (la « mobilité » ), comportant un commencement (« un début dans la vie »), des étapes, et une fin, au double sens, de terme et de but (« il fera son chemin » signifie il réussira, il fera une belle carrière), une fin de l’histoire. C’est accepter tacitement la philosophie de l’histoire au sens de succession d’événements historiques, qui est impliquée dans une philosophie de l’histoire au sens de récit historique, bref, dans une théorie du récit, récit d’historien ou de romancier, sous ce rapport indiscernables, biographie ou autobiographie notamment. Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut tenter de dégager quelques‑uns des présupposés de cette théorie. D’abord le fait que « la vie » constitue un tout, un ensemble cohérent et orienté, qui peut et doit être appréhendé comme expression unitaire d’une « intention » subjective et objective, d’un projet : la notion sartrienne de « projet originel » ne fait que poser explicitement ce qui est impliqué dans les « déjà », « dès lors », « depuis son plus jeune âge », etc., des biographies ordinaires, ou dans les « toujours » (« j’ai toujours aimé la musique ») des « histoires de vie ». Cette vie organisée comme une histoire (au sens de récit) se déroule, selon un ordre chronologique qui est aussi un ordre logique, depuis un commencement, une origine, au double sens de point de départ, de début, mais aussi de principe, de raison d’être, de cause première jusqu’à son terme qui est aussi un but, un accomplisse­ment (telos). Le récit, qu’il soit biographique ou autobiogra­phique, comme celui de l’enquêté qui « se livre » à un enquêteur, propose des événements qui sans être tous et toujours déroulés dans leur stricte succession chronologique (quiconque a recueilli des histoires de vie sait que les enquêtés perdent constamment le fil de la stricte succession calendaire), tendent ou prétendent à s’orga­niser en séquences ordonnées selon des relations intelligibles. Le sujet et l’objet de la biographie (l’enquêteur et l’enquêté) ont en quelque sorte le même intérêt à accepter le postulat du sens de l’existence racontée (et, implicitement, de toute existence). On est sans doute en droit de supposer que le récit auto­biographique s’inspire toujours, au moins pour une part, du souci de donner sens, de rendre raison, de dégager une logique à la fois rétrospective et prospective, une consistance et une constance, en établissant des relations intelligibles, comme celle de l’effet à la cause efficiente, entre les états successifs, ainsi constitués en étapes d’un développement nécessaire. (Et il est probable que ce profit de cohérence et de nécessité est au principe de l’intérêt, variable selon la position et la trajectoire, que les enquêtés portent à l’entreprise biographique.(1)) Cette inclination à se faire l’idéo­logue de sa propre vie en sélectionnant, en fonction d’une inten­tion globale, certains événements significatifs et en établissant entre eux des connexions propres à les justifier d’avoir existé et à leur donner cohérence, comme celles qu’implique leur institu­tion en tant que causes ou plus souvent, en tant que fins, trouve la complicité naturelle du biographe que tout, à commencer par ses dispositions de professionnel de l’interprétation, porte à accepter cette création artificielle de sens. Il est significatif que l’abandon de la structure du roman comme récit linéaire ait coïncidé avec la mise en question de la vision de la vie comme existence dotée de sens, au double sens de signification et de direction. Cette double rupture, symbolisée par le roman de Faulkner, Le Bruit et la Fureur, s’exprime en toute clarté dans la définition de la vie comme anti‑histoire que propose Shakespeare à la fin de Macbeth : « C’est une histoire que conte un idiot, une histoire pleine de bruit et de fureur, mais vide de signification. » Produire une histoire de vie, traiter la vie comme une histoire, c’est‑à‑dire comme le récit cohérent d’une séquence signifiante et orientée d’événements, c’est peut‑être sacrifier à une illusion rhétorique, à une représentation commune de l’existence, que toute une tradition littéraire n’a cessé et ne cesse de renforcer. C’est pourquoi il est logique de demander assistance à ceux qui ont eu à rompre avec cette tradition sur le terrain même de son accomplissement exemplaire. Comme l’indique Alain Robbe‑Grillet, « l’avènement du roman moderne est précisément lié à cette découverte : le réel est discontinu, formé d’éléments juxtaposés sans raison dont chacun est unique, d’autant plus difficiles à saisir qu’ils surgissent de façon sans cesse imprévue, hors de propos, aléatoire (2) ». L’invention d’un nouveau mode d’expression littéraire fait apparaître a contrario l’arbitraire de la représentation traditionnelle du discours romanesque comme histoire cohérente et totalisante et de la philosophie de l’existence qu’implique cette convention rhétorique. Rien n’oblige à adopter la philosophie de l’existence qui, pour certains de ses initiateurs, est indissociable de cette révolution rhétorique (3). Mais on ne peut en tout cas esquiver la question des mécanismes sociaux qui favorisent ou autorisent l’expérience ordinaire de la vie comme unité et comme totalité. Comment répondre en effet, sans sortir des limites de la sociologie, à la vieille interrogation empiriste sur l’existence d’un moi irréductible à la rhapsodie des sensations singulières ? Sans doute peut‑on trouver dans l’habitus le principe actif, irréductible aux perceptions passives de l’unification des pratiques et des repré­sentations (c’est‑à‑dire l’équivalent, historiquement constitué, donc historiquement situé, de ce moi dont on doit postuler l’existence, selon Kant, pour rendre compte de la synthèse du divers sensible donnée dans l’intuition et de la liaison des repré­sentations dans une conscience). Mais cette identité pratique ne se livre à l’intuition que dans l’inépuisable et insaisissable série de ses manifestations successives, en sorte que la seule manière de l’appréhender comme telle consiste peut‑être à tenter de la ressai­sir dans l’unité d’un récit totalisant (comme autorisent à le faire les différentes formes, plus ou moins institutionnalisées, du « parler de soi », confidence, etc.). Le monde social, qui tend à identifier la normalité avec l’identité entendue comme constance à soi‑même d’un être responsable, c’est‑à‑dire prévisible ou, à tout le moins, intelli­gible, à la manière d’une histoire bien construite (par opposition à l’histoire contée par un idiot), propose et dispose toutes sortes d’institutions de totalisation et d’unification du moi. La plus évidente est évidemment le nom propre qui, en tant que « dési­gnateur rigide », selon l’expression de Kripke, « désigne le même objet en n’importe quel univers possible », c’est‑à‑dire, concrètement, dans des états différents du même champ social (constance diachronique) ou dans des champs différents au même moment (unité synchronique par‑delà la multiplicité des positions occu­pées (4)). Et Ziff, qui décrit le nom propre comme « un point fixe dans un monde mouvant », a raison de voir dans les « rites baptismaux » la manière nécessaire d’assigner une identité (5). Par cette forme tout à fait singulière de nomination que constitue le nom propre, se trouve instituée une identité sociale constante et durable qui garantit l’identité de l’individu biologique dans tous les champs possibles où il intervient en tant qu’agent, c’est‑à‑dire dans toutes ses histoires de vie possibles. Le nom propre « Marcel Dassault » est, avec l’individualité biologique dont il représente la forme socialement instituée, ce qui assure la constance à travers le temps et l’unité à travers les espaces sociaux des différents agents sociaux qui sont la manifestation de cette individualité dans les différents champs, le patron d’entreprise, le patron de presse, le député, le producteur de films, etc. ; et ce n’est pas par hasard que la signature, signum authenticum qui authentifie cette identité, est la condition juridique des transferts d’un champ à un autre, c’est­-à‑dire d’un agent à un autre, des propriétés attachées au même individu institué. En tant qu’institution, le nom propre est arraché au temps et à l’espace, et aux variations selon les lieux et les moments : par là, il assure aux individus désignés, par‑delà tous les changements et toutes les fluctuations biologiques et sociales, la constance nomi­nale, l’identité au sens d’identité à soi‑même, de constantia sibi, que demande (ordre social. Et l’on comprend que, dans nombre d’univers sociaux, les devoirs les plus sacrés envers soi‑même prennent la forme de devoirs envers le nom propre (qui est toujours, aussi, pour une part, un nom commun, en tant que nom de famille, spécifié par un prénom). Le nom propre est l’attestation visible de l’identité de son porteur à travers les temps et les espaces sociaux, le fondement de l’unité de ses manifestations successives et de la possibilité socialement reconnue de totaliser ces manifestations dans des enregistrements officiels, curriculum vitae, cursus honorum, casier judiciaire, nécrologie ou biographie qui constituent la vie en totalité finie par le verdict porté sur un bilan provisoire ou définitif. « Désignateur rigide » le nom propre est la forme par excellence de l’imposition arbitraire qu’opèrent les rites d’institu­tion : la nomination et la classification introduisent des divisions tranchées, absolues, indifférentes aux particularités circonstancielles et aux accidents individuels, dans le flou et le flux des réalités biologiques et sociales. Ainsi s’explique que le nom propre ne puisse pas décrire des propriétés et qu’il ne véhicule aucune information sur ce qu’il nomme : du fait que ce qu’il désigne n’est jamais qu’une rhapsodie composite et disparate de propriétés biologiques et sociales en changement constant, toutes les descriptions seraient valables seulement dans les limites d’un stade ou d’un espace. Autrement dit, il ne peut attester l’identité de la personnalité, comme individualité socialement constituée, qu’au prix d’une formidable abstraction. C’est ce qui se rappelle dans l’usage inhabituel que Proust fait du nom propre précédé de l’article défini (« le Swann de Buckingham Palace », « l’Albertine d’alors », « l’Albertine caoutchoutée des jours de pluie »), tour complexe par lequel s’énoncent à la fois la « subite révélation d’un sujet fractionné multiple », et la permanence par‑delà la pluralité des mondes de l’identité socialement assignée par le nom propre (6). Ainsi, le nom propre est le support (on serait tenté de dire la substance) de ce que l’on appelle l’état civil, c’est‑à‑dire de cet ensemble des propriétés (nationalité, sexe, âge, etc.) attachées à une personne auxquelles la loi civile associe des effets juridiques et qu’instituent, sous apparence de les constater, les actes d’état civil. Produit du rite d’institution inaugural qui marque l’accès à l’existence sociale, il est le véritable objet de tous les rites d’insti­tution ou de nomination successifs à travers lesquels se construit l’identité sociale : ces actes (souvent publics et solennels) d’attribu­tion, opérés sous le contrôle et avec la garantie de l’État, sont aussi des désignations rigides, c’est‑à‑dire valables pour tous les mondes possibles, qui développent une véritable description officielle de cette sorte d’essence sociale, transcendante aux fluctua­tions historiques, que l’ordre social institue à travers le nom propre ; ils reposent tous en effet sur le postulat de la constance du nominal que présupposent tous les actes de nomination, et aussi, plus généralement, tous les actes juridiques engageant un avenir à long terme, qu’il s’agisse des certificats garantissant de manière irréversible une capacité (ou une incapacité), des contrats engageant un futur lointain, comme les contrats de crédit ou d’assurance, ou des sanctions pénales, toute condamna­tion présupposant (affirmation de l’identité par‑delà le temps de celui qui a commis le crime et de celui qui subit le châtiment (7). Tout permet de supposer que le récit de vie tend à se rapprocher d’autant plus du modèle officiel de la présentation officielle de soi, carte d’identité, fiche d’état civil, curriculum vitae, biographie officielle, et de la philosophie de l’identité qui le sous‑tend, que l’on s’approche davantage des interrogatoires offi­ciels des enquêtes officielles — dont la limite est l’enquête judi­ciaire ou policière —, s’éloignant du même coup des échanges intimes entre familiers et de la logique de la confidence qui a cours sur ces marchés protégés où l’on est entre soi. Les lois qui régis­sent la production des discours dans la relation entre un habitus et un marché s’appliquent à cette forme particulière d’expression qu’est le discours sur soi ; et le récit de vie variera, tant dans sa forme que dans son contenu, selon la qualité sociale du marché sur lequel il sera offert — la situation d’enquête elle‑même contri­buant inévitablement à déterminer la forme et le contenu du discours recueilli. Mais l’objet propre de ce discours, c’est‑à‑dire la présentation publique, donc l’officialisation, d’une représenta­tion privée de sa propre vie, implique un surcroît de contraintes et de censures spécifiques (dont les sanctions juridiques contre les usurpations d’identité ou le port illégal de décorations représentent la limite). Et tout permet de supposer que les lois de la biographie officielle tendront à s’imposer bien au‑delà des situa­tions officielles, au travers des présupposés inconscients de l’inter­rogation (comme le souci de la chronologie et tout ce qui est inhérent à la représentation de la vie comme histoire), au travers aussi de la situation d’enquête qui, selon la distance objective entre l’interrogateur et l’interrogé, et selon l’aptitude du premier à « manipuler » cette relation, pourra varier depuis cette forme douce d’interrogatoire officiel qu’est le plus souvent, à l’insu du sociologue, l’enquête sociologique, jusqu’à la confidence, au travers enfin de la représentation plus ou moins consciente que l’enquêté se fera de la situation d’enquête, en fonction de son expérience directe ou médiate de situations équivalentes (interview d’écrivain célèbre, ou d’homme politique, situation d’examen, etc.) et qui orientera tout son effort de présentation de soi ou, mieux, de production de soi. L’analyse critique des processus sociaux mal analysés et mal maîtrisés qui sont à l’œuvre, à l’insu du chercheur, dans la construction de cette sorte d’artefact irréprochable qu’est « l’his­toire de vie », n’est pas à elle‑même sa fin. Elle conduit à construire la notion de trajectoire comme série des positions succes­sivement occupées par un même agent (ou un même groupe) dans un espace lui‑même en devenir et soumis à d’incessantes transformations. Essayer de comprendre une vie comme une série unique et à soi suffisante d’événements successifs sans autre lien que l’association à un « sujet » dont la constance n’est sans doute que celle d’un nom propre, est à peu près aussi absurde que d’essayer de rendre raison d’un trajet dans le métro sans prendre en compte la structure du réseau, c’est‑à‑dire la matrice des rela­tions objectives entre les différentes stations. Les événements biographiques se définissent comme autant de placements et de déplacements dans l’espace social, c’est‑à‑dire, plus précisément, dans les différents états successifs de la structure de la distribution des différentes espèces de capital qui sont enjeu dans le champ considéré. Le sens des mouvements conduisant d’une position à une autre (d’un éditeur à un autre, d’une revue à une autre, d’un évêché à un autre, etc.) se définit, de toute évidence, dans la rela­tion objective entre le sens au moment considéré de ces positions au sein d’un espace orienté. C’est dire qu’on ne peut comprendre une trajectoire (c’est‑à‑dire le vieillissement social qui, bien qu’il l’accompagne inévitablement, est indépendant du vieillissement biologique) qu’à condition d’avoir préalablement construit les états successifs du champ dans lequel elle s’est déroulée, donc l’ensemble des relations objectives qui ont uni l’agent considéré — au moins, dans un certain nombre d’états pertinents du champ — à l’ensemble des autres agents engagés dans le même champ et affrontés au même espace des possibles. Cette construction préa­lable est aussi la condition de toute évaluation rigoureuse de ce que l’on peut appeler la surface sociale, comme description rigou­reuse de la personnalité désignée par le nom propre, c’est‑à‑dire l’ensemble des positions simultanément occupées à un moment donné du temps par une individualité biologique socialement instituée agissant comme support d’un ensemble d’attributs et d’attributions propres à lui permettre d’intervenir comme agent efficient dans différents champs (8). NOTES : (1) Cf. E Muel‑Dreyfus, Le Métier d’éducateur, Paris, Éd. De Minuit, 1983. (2) A. Robbe‑Grillet, Le Miroir qui revient, Paris, Ed. de Minuit, 1984, p.208. (3) « Tout cela c’est du réel, c’est‑à‑dire du fragmentaire, du fuyant, de l’inutile, si accidentel même et si particulier que tout événement y apparaît à chaque instant comme gratuit et toute existence en fin de compte comme privée de la moindre signification unificatrice » (A. Robbe­-Grillet, ibid.). (4) Cf. S. Kripke, La Logique des noms propres (Naming and Necessity), Paris, Éd. de Minuit, 1982 ; et aussi P.Engel, Identité et Référence, Paris, Pens, 1985. (5) Cf P.Ziff, Semantic Analysis, Ithaca, Cornell University Press,1960, p.102‑104. (6) E. Nicole, « Personnage et rhétorique du nom », Poétique, 46, 1981, p.200‑216. (7) La dimension proprement biologique de l’individualité — que l’état civil appréhende sous la forme du signalement et de la photographie d’iden­tité — est soumise à des variations selon les temps et les lieux, c’est‑à‑dire les espaces sociaux qui en font une base beaucoup moins assurée que la pure définition nominale. (Sur les variations de l’hexis corporelle selon les espaces sociaux, on pourra lire S. Maresca, « La représentation de la paysannerie. Remarques ethnographiques sur le travail de représentation des diri­geants agricoles », Actes de la recherche en sciences sociales, 38, mai 1981, p.3‑18.) (8) La distinction entre l’individu concret et l’individu construit, l’agent efficient, se double de la distinction entre l’agent, efficient dans un champ, et la personnalité, comme individualité biologique socialement insti­tuée par la nomination et porteuse de propriétés et de pouvoirs qui lui assu­rent (en certains cas) une surface sociale, c’est‑à‑dire la capacité d’exister comme agent en différents champs.

De la vie des saints à la vie des hommes

André Maurois écrivait de la biographie : « Nous exigeons d’elle les scrupules de la science et les enchantements de l’art, la vérité sensible du roman et les savants mensonges de l’histoire. » François Dosse* dresse le portrait d’un genre hybride.

Les histoires de vie que l’on appelle aujourd’hui des biographies existent depuis l’Antiquité. C’est avec l’histoire des guerres le plus vieux genre historiqueVous différenciez trois périodes méthodologiques dans le genre biographique : l’âge héroïque, la biographie modale et l’âge herméneutique (1). Quels sont les traits distinctifs de ces trois catégories ? François Dosse. Si chacun des modèles que j’ai dégagés prend naissance et s’épanouit dans des moments particuliers de l’histoire, ils cohabitent fréquemment. Ainsi, les histoires de vie, nées pendant l’Antiquité grecque et latine, n’ont pas disparu avec l’effondrement de l’Empire romain. On en trouve durant tout le Moyen Âge, par le biais de la formule hagiographique : ce sont les histoires des saints. Et encore aujourd’hui. En ce sens, je préfère parler plutôt d’idéaux types au sens de la sociologie de Max Weber : des concepts que l’on ne rencontre jamais tels quels en réalité mais que l’on constitue à partir d’un certain nombre de traits phénoménologiquement observables. Ces concepts sont idéaux au sens logique du terme. Cela dit, les différences entre les trois idéaux types que j’ai dégagés au sein du genre biographique (héroïque, modal, herméneutique) s’articulent autour de deux axes : le rapport à la vérité et le rapport à l’identité. La biographie héroïque entretient, par exemple, un rapport distendu à la vérité. Son objectif est d’atteindre à un effet moral, d’édification. Plutarque disait à propos de ses Vies parallèles : « J’écris des vies, je n’écris pas de l’histoire. » Le biographé, dans ce type d’essai, n’est qu’une sorte de prête-nom. Il s’agit de peindre un personnage moral, quitte à inventer certains faits pour mieux souligner tel ou tel aspect de son caractère. Les lecteurs de ce type de livres n’étaient pas attachés à la véridicité de ce qu’ils lisaient. Que l’auteur prenne ses aises avec la vérité n’était pas un handicap, puisque ce qu’ils souhaitaient trouver sous la plume du biographe, c’était un discours vertueux auquel pouvoir s’identifier. Sur l’axe double des rapports à la vérité et à l’identité, la biographie héroïque se situe donc nettement du côté de l’identité. Aujourd’hui, en revanche, les lecteurs ne s’identifient plus en bloc aux personnages des biographies. Ils ont admis avoir une identité plurielle et leur mode d’identification s’effectue de manière parcellaire autour de « biographèmes », comme disait Barthes dans sa Chambre claire : « quelques détails », « quelques goûts », « quelques inflexions »… À tâche pour les biographes de mettre en scène cette pluralité identitaire, ces éléments d’identité différemment interprétables. C’est pourquoi je parle de biographies herméneutiques. Cependant, et contrairement à leurs ancêtres, ces lecteurs d’aujourd’hui n’en attendent pas moins des biographes qu’ils aient mené leur enquête et vérifié les faits qu’ils rapportent, de la même manière qu’un historien doit prouver ce qu’il avance. Enfin, entre l’âge héroïque et l’âge herméneutique se situe l’âge modal : la biographie d’un individu sert de prétexte à un tableau d’ensemble, celui d’une classe sociale, d’un métier, d’une mentalité régionale. Dans ce type de biographie, le rapport à la vérité est quasi scientiste et le rapport à l’identité évacue presque complètement l’aspect individuel. Des années 1930 au milieu des années 1980, le genre biographique fut victime d’une profonde déconsidération académique. Puis, de nouveau, les historiens s’y sont intéressés. Quelles sont les raisons de cette désaffection et de ce retour d’intérêt ? François Dosse. Au contraire de mes hypothèses premières, je me suis rendu compte que ce genre avait commencé à décliner bien avant le XXe siècle. Je situerai le début de ce déclin à la fin du XVIIIe. Jusqu’alors, les gens, y compris les biographes, pensaient la construction de l’identité d’un point de vue traditionnel, comme la production d’un « même qu’avant ». Dans la conception du temps que l’on avait à l’époque, le passé accouchait en effet d’un futur qui, simplement, devait le continuer. À partir de la Révolution française, on va penser le futur comme radicalement différent du passé. Et dans ce nouveau cadre, il n’a plus été possible de penser le rapport au biographique selon le schème de la production du « même qu’avant ». D’où un certain désintérêt pour les livres d’édification morale qu’étaient encore majoritairement les biographies, et le début du déclin pour ce genre de récit historique. À ce premier phénomène s’est conjuguée, au XIXe siècle, la professionnalisation de l’histoire. Les historiens ont rejeté le genre biographique à cause de son hybridité et se sont concentrés sur ce que l’on a appelé les lois de l’histoire. Dans ce contexte, ni le singulier ni le biographique n’ont grand sens. Cela va changer dans le milieu des années 1980, grâce à deux révolutions théoriques. D’une part, le scientisme du XIXe siècle et la recherche de lois de l’histoire font place à un paradigme plus interprétatif, plus réflexif et qui engage toutes les disciplines des sciences de l’homme et de la société en tentant de donner plus d’importance aux acteurs, à leur intentionnalité. On va donc s’interroger sur des figures plus individuées, des situations plus contingentes, et réévaluer du même coup la part idiographique de l’histoire générale. D’autre part, nous assistons à l’avènement d’un nouveau changement d’historicité, celui que François Hartog qualifie de présentisme et qui met l’accent, comme son nom l’indique, sur le présent dans la dialectique passé-présent-avenir. Comme à toute chose malheur est bon, le genre biographie est revenu de sa mise au banc académique, lesté des exigences d’une science historique désormais méthodologiquement solide et ouvert aux interrogations contemporaines, bref assumant sans complexe ce mélange subtil de fiction et de science qui le constitue. Ce qui me semble être la chance des biographes contemporains, c’est qu’ils peuvent ainsi se servir du terrain biographique comme d’un champ d’expérimentation. Plébiscité par le public, l’exercice de la biographie n’est plus aujourd’hui réservé aux seuls historiens professionnels. Pour l’historiographe que vous êtes, cette multiplication des voix, des façons de faire, représente-t-elle une dilution du genre ou un enrichissement ? François Dosse. C’est incontestablement un enrichissement. En réponse à la pluralité des sens d’une vie, c’est d’ailleurs le sous-titre de ma biographie de Paul Ricoeur (2), répond la pluralité d’échelles d’analyse et d’entrées qui interrogent les figures biographées. Les politistes qui s’intéressent à Jacques Chirac ou à Laurent Fabius s’y collent avec un appareil méthodologique et un projet qui ne sont pas ceux du psychanalyste. Ces deux points de vue sont également intéressants. De la même manière, quand Stefan Zweig, fuyant le nazisme, trace le portrait d’Érasme, il le fait en écrivain humaniste, pas en historien, et quand les philosophes s’attellent à des biographies de philosophes, ils font de l’histoire intellectuelle et permettent une mise en cohérence d’une oeuvre et d’une vie, sans rabattre l’une sur l’autre. Ainsi chaque discipline, chaque écrivain biographe contribue à la richesse du genre, de ce genre par nature un peu carrefour, à la croisée des chemins. Il n’y a donc pas de bonne biographie, au sens d’un modèle de biographie bonne. La multiplicité des voix et des voies biographiques consonne avec cette tension harmonique proprement incroyable sur laquelle repose notre compréhension de l’homme et de son monde. Et dans cette compréhension, les silences sont d’une extrême importance, un silence que les biographes ont appris à ne pas combler. * François Dosse, historien, est l’un des animateurs de la revue Espaces Temps. Il est l’auteur notamment, aux Éditions La Découverte, de l’Histoire en miettes (1987), l’Histoire du structuralisme (1991) et l’Empire du sens (1995). (1) Le Pari biographique. Écrire une vie. De François Dosse, Éditions La Découverte, 2005. 480 pages, 29 euros. (2) Paul Ricoeur. Les Sens d’une vie. De François Dosse, Éditions La Découverte, 2001. 789 pages, 21,34 euros. Entretien réalisé par Jérôme-Alexandre Nielsberg.

Personnages historiques et histoire de personnages

Personnages historiques et histoire de personnages (mai 2007)

Sommaire

1. Quelques questions à François Dosse.

2. Le retour de la biographie ?

3. Individu et histoire dans les « Vies parallèles » de Plutarque. Compte-rendu d’une conférence de Pascal Payen.

4. Faire de l’histoire pour traiter des débuts du christianisme en partant du personnage de Jésus : est-ce possible ?

5. Un même personnage, des images contradictoires, Louis XVI.

6. Construire la figure du « Résistant » : quelques pistes.

Le pacte autobiographique

Le pacte autobiographique s’oppose au pacte de fiction. Quelqu’un qui vous propose un roman (même s’il est inspiré de sa vie) ne vous demande pas de croire pour de bon à ce qu’il raconte : mais simplement de jouer à y croire.
L’autobiographe, lui, vous promet que ce que qu’il va vous dire est vrai, ou, du moins, est ce qu’il croit vrai. Il se comporte comme un historien ou un journaliste, avec la différence que le sujet sur lequel il promet de donner une information vraie, c’est lui-même. Si vous, lecteur, vous jugez que l’autobiographe cache ou altère une partie de la vérité, vous pourrez penser qu’il ment. En revanche il est impossible de dire qu’un romancier ment : cela n’a aucun sens, puisqu’il ne s’est pas engagé à vous dire la vérité. Vous pouvez juger ce qu’il raconte vraisemblable ou invraisemblable, cohérent ou incohérent, bon ou mauvais, etc., mais cela échappe à la distinction du vrai et du faux. Conséquence : un texte autobiographique peut être légitimement vérifié par une enquête (même si, dans la pratique, c’est très difficile !). Un texte autobiographique engage la responsabilité juridique de son auteur, qui peut être poursuivi par exemple pour diffamation, ou pour atteinte à la vie privée d’autrui. Il est comme un acte de la vie réelle, même si par ailleurs il peut avoir les charmes d’une oeuvre d’art parce qu’il est bien écrit et bien composé. Comment se prend cet engagement de dire la vérité sur soi ? A quoi le lecteur le reconnaît-il ? Parfois au titre : Mémoires, Souvenirs, Histoire de ma vie… Parfois au sous-titre “autobiographie”, “récit”, “souvenirs”, “journal”), et parfois simplement à l’absence de mention “roman”. (Philippe Lejeune).