De la vie des saints à la vie des hommes

André Maurois écrivait de la biographie : « Nous exigeons d’elle les scrupules de la science et les enchantements de l’art, la vérité sensible du roman et les savants mensonges de l’histoire. » François Dosse* dresse le portrait d’un genre hybride.

Les histoires de vie que l’on appelle aujourd’hui des biographies existent depuis l’Antiquité. C’est avec l’histoire des guerres le plus vieux genre historiqueVous différenciez trois périodes méthodologiques dans le genre biographique : l’âge héroïque, la biographie modale et l’âge herméneutique (1). Quels sont les traits distinctifs de ces trois catégories ? François Dosse. Si chacun des modèles que j’ai dégagés prend naissance et s’épanouit dans des moments particuliers de l’histoire, ils cohabitent fréquemment. Ainsi, les histoires de vie, nées pendant l’Antiquité grecque et latine, n’ont pas disparu avec l’effondrement de l’Empire romain. On en trouve durant tout le Moyen Âge, par le biais de la formule hagiographique : ce sont les histoires des saints. Et encore aujourd’hui. En ce sens, je préfère parler plutôt d’idéaux types au sens de la sociologie de Max Weber : des concepts que l’on ne rencontre jamais tels quels en réalité mais que l’on constitue à partir d’un certain nombre de traits phénoménologiquement observables. Ces concepts sont idéaux au sens logique du terme. Cela dit, les différences entre les trois idéaux types que j’ai dégagés au sein du genre biographique (héroïque, modal, herméneutique) s’articulent autour de deux axes : le rapport à la vérité et le rapport à l’identité. La biographie héroïque entretient, par exemple, un rapport distendu à la vérité. Son objectif est d’atteindre à un effet moral, d’édification. Plutarque disait à propos de ses Vies parallèles : « J’écris des vies, je n’écris pas de l’histoire. » Le biographé, dans ce type d’essai, n’est qu’une sorte de prête-nom. Il s’agit de peindre un personnage moral, quitte à inventer certains faits pour mieux souligner tel ou tel aspect de son caractère. Les lecteurs de ce type de livres n’étaient pas attachés à la véridicité de ce qu’ils lisaient. Que l’auteur prenne ses aises avec la vérité n’était pas un handicap, puisque ce qu’ils souhaitaient trouver sous la plume du biographe, c’était un discours vertueux auquel pouvoir s’identifier. Sur l’axe double des rapports à la vérité et à l’identité, la biographie héroïque se situe donc nettement du côté de l’identité. Aujourd’hui, en revanche, les lecteurs ne s’identifient plus en bloc aux personnages des biographies. Ils ont admis avoir une identité plurielle et leur mode d’identification s’effectue de manière parcellaire autour de « biographèmes », comme disait Barthes dans sa Chambre claire : « quelques détails », « quelques goûts », « quelques inflexions »… À tâche pour les biographes de mettre en scène cette pluralité identitaire, ces éléments d’identité différemment interprétables. C’est pourquoi je parle de biographies herméneutiques. Cependant, et contrairement à leurs ancêtres, ces lecteurs d’aujourd’hui n’en attendent pas moins des biographes qu’ils aient mené leur enquête et vérifié les faits qu’ils rapportent, de la même manière qu’un historien doit prouver ce qu’il avance. Enfin, entre l’âge héroïque et l’âge herméneutique se situe l’âge modal : la biographie d’un individu sert de prétexte à un tableau d’ensemble, celui d’une classe sociale, d’un métier, d’une mentalité régionale. Dans ce type de biographie, le rapport à la vérité est quasi scientiste et le rapport à l’identité évacue presque complètement l’aspect individuel. Des années 1930 au milieu des années 1980, le genre biographique fut victime d’une profonde déconsidération académique. Puis, de nouveau, les historiens s’y sont intéressés. Quelles sont les raisons de cette désaffection et de ce retour d’intérêt ? François Dosse. Au contraire de mes hypothèses premières, je me suis rendu compte que ce genre avait commencé à décliner bien avant le XXe siècle. Je situerai le début de ce déclin à la fin du XVIIIe. Jusqu’alors, les gens, y compris les biographes, pensaient la construction de l’identité d’un point de vue traditionnel, comme la production d’un « même qu’avant ». Dans la conception du temps que l’on avait à l’époque, le passé accouchait en effet d’un futur qui, simplement, devait le continuer. À partir de la Révolution française, on va penser le futur comme radicalement différent du passé. Et dans ce nouveau cadre, il n’a plus été possible de penser le rapport au biographique selon le schème de la production du « même qu’avant ». D’où un certain désintérêt pour les livres d’édification morale qu’étaient encore majoritairement les biographies, et le début du déclin pour ce genre de récit historique. À ce premier phénomène s’est conjuguée, au XIXe siècle, la professionnalisation de l’histoire. Les historiens ont rejeté le genre biographique à cause de son hybridité et se sont concentrés sur ce que l’on a appelé les lois de l’histoire. Dans ce contexte, ni le singulier ni le biographique n’ont grand sens. Cela va changer dans le milieu des années 1980, grâce à deux révolutions théoriques. D’une part, le scientisme du XIXe siècle et la recherche de lois de l’histoire font place à un paradigme plus interprétatif, plus réflexif et qui engage toutes les disciplines des sciences de l’homme et de la société en tentant de donner plus d’importance aux acteurs, à leur intentionnalité. On va donc s’interroger sur des figures plus individuées, des situations plus contingentes, et réévaluer du même coup la part idiographique de l’histoire générale. D’autre part, nous assistons à l’avènement d’un nouveau changement d’historicité, celui que François Hartog qualifie de présentisme et qui met l’accent, comme son nom l’indique, sur le présent dans la dialectique passé-présent-avenir. Comme à toute chose malheur est bon, le genre biographie est revenu de sa mise au banc académique, lesté des exigences d’une science historique désormais méthodologiquement solide et ouvert aux interrogations contemporaines, bref assumant sans complexe ce mélange subtil de fiction et de science qui le constitue. Ce qui me semble être la chance des biographes contemporains, c’est qu’ils peuvent ainsi se servir du terrain biographique comme d’un champ d’expérimentation. Plébiscité par le public, l’exercice de la biographie n’est plus aujourd’hui réservé aux seuls historiens professionnels. Pour l’historiographe que vous êtes, cette multiplication des voix, des façons de faire, représente-t-elle une dilution du genre ou un enrichissement ? François Dosse. C’est incontestablement un enrichissement. En réponse à la pluralité des sens d’une vie, c’est d’ailleurs le sous-titre de ma biographie de Paul Ricoeur (2), répond la pluralité d’échelles d’analyse et d’entrées qui interrogent les figures biographées. Les politistes qui s’intéressent à Jacques Chirac ou à Laurent Fabius s’y collent avec un appareil méthodologique et un projet qui ne sont pas ceux du psychanalyste. Ces deux points de vue sont également intéressants. De la même manière, quand Stefan Zweig, fuyant le nazisme, trace le portrait d’Érasme, il le fait en écrivain humaniste, pas en historien, et quand les philosophes s’attellent à des biographies de philosophes, ils font de l’histoire intellectuelle et permettent une mise en cohérence d’une oeuvre et d’une vie, sans rabattre l’une sur l’autre. Ainsi chaque discipline, chaque écrivain biographe contribue à la richesse du genre, de ce genre par nature un peu carrefour, à la croisée des chemins. Il n’y a donc pas de bonne biographie, au sens d’un modèle de biographie bonne. La multiplicité des voix et des voies biographiques consonne avec cette tension harmonique proprement incroyable sur laquelle repose notre compréhension de l’homme et de son monde. Et dans cette compréhension, les silences sont d’une extrême importance, un silence que les biographes ont appris à ne pas combler. * François Dosse, historien, est l’un des animateurs de la revue Espaces Temps. Il est l’auteur notamment, aux Éditions La Découverte, de l’Histoire en miettes (1987), l’Histoire du structuralisme (1991) et l’Empire du sens (1995). (1) Le Pari biographique. Écrire une vie. De François Dosse, Éditions La Découverte, 2005. 480 pages, 29 euros. (2) Paul Ricoeur. Les Sens d’une vie. De François Dosse, Éditions La Découverte, 2001. 789 pages, 21,34 euros. Entretien réalisé par Jérôme-Alexandre Nielsberg.

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